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Anna et l'enfant-vieillard de Francine Ruel

Anna et l’enfant-vieillard de Francine Ruel (Édition Libre-Expression)

Anna tente de faire le deuil d'un enfant vivant. Son fils s'est perdu dans la drogue, puis dans la rue, une véritable descente aux enfers contre laquelle elle a tout essayé, en vain. La douleur est désormais la seule présence de l'absent, accompagnée par la peur d'Anna de le croiser, la main tendue, et de ne pas le reconnaître.


Le roman raconte le parcours de cette femme et de son enfant-vieillard.


Fait cocasse, j’ai acheté ce livre-là, sans savoir qu’on m’avait demandé de l’acheter plusieurs mois auparavant. Il y a une histoire dans cette histoire et je crois que ça va être la critique la plus personnelle que j’ai faite depuis l’ouverture de ce blog. En novembre 2019, ma grand-mère entend parler, comme beaucoup de monde d’ailleurs, de l’histoire de Francine Ruel et de son roman à propos de son fils. Elle me demande de le prendre au Salon du livre. J’ai cherché l’auteure, j’ai cherché son livre : rien trouvé. Je me suis dit « tant pis » sans y porter davantage attention. En juin, lors de ma grosse commande, j’ai vu le roman passer, je trouvais l’histoire intéressante et je l’ai acheté, sans me souvenir de la demande de novembre. C’est finalement à la réception que je me suis rendu compte du livre que j’avais entre les mains et que ma grand-mère a enfin pu lire le livre. Elle m’a, par la suite, demandé pendant un mois de le lire, car elle voulait mon ressenti. Mon ressenti, le voici.


Avant toute chose, j’aimerais vous présenter l’auteure, emblème des arts du Québec depuis de très nombreuses années. Que ce soit au théâtre, dans les librairies ou dans notre télévision, il est possible d’y voir le travail de Francine Ruel. Son parcours débute au Conservatoire d’art dramatique de Québec où elle étudiera dans les années soixante et où elle gagnera le prix Jean-Valcourt qui l’emmènera en Europe. À son retour à Montréal, elle deviendra enseignante d’improvisation au Cegep de Saint-Hyacinthe, puis en scénarisation à l’Institut national de l’image et du son et à l’université Bishop’s. Elle tourne sa vie principalement autour du théâtre et du jeu d’actrice dans certaines œuvres cinématographiques. Sa première œuvre théâtrale écrite en 1979, Broue, a été popularisée à travers le Québec pendant plus de trente ans, adaptée dans plusieurs pays francophones et gagnée de très nombreux prix. Ce n’est qu’en 1991 qu’elle se penche vers la littérature avec un roman pour adulte, ainsi qu’un présenté pour la jeunesse. À ce jour, Francine Ruel a écrit huit pièces de théâtre, trois livres jeunesses, touché à plusieurs séries télévisées et films, écrit des chansons pour plusieurs artistes, dont Marie Carmen, et a à son actif onze romans, incluant Anna et l’enfant-vieillard, plus une participation dans un collectif d’auteurs.


Ce qu’il faut savoir d’Anna et l’enfant-vieillard, c’est que ce texte est inspiré de la vie de Francine Ruel et celle de son fils, itinérant.


Avant même le début de ma lecture, j’ai été envahie par la tristesse. L’auteure essaie de montrer son impuissance, sa volonté, ses espoirs, sa frustration et son découragement, mais tout ça n’efface pas la tristesse du personnage d’Anna et de Francine caché derrière. Anna est victime d’un deuil épouvantable : celui d’un enfant vivant. Comment oublier et laisser derrière son propre enfant, sachant qu’il n’est pas six pieds sous terre, mais dans les rues de Montréal à faire l’aumône ? Tu ne peux pas. Tout le monde lui dit de le faire, que c’est essentiel, d’arrêter de l’aider, qu’elle empire son cas, mais comment faire taire un cœur de mère ? J’écris ces mots et j’ai des larmes aux yeux, c’est assez difficile comme lecture.


Surtout quand tu connais un « enfant-vieillard ». En fait, le principe de ce terme n’est pas un enfant itinérant, non, c’est celui d’un adulte qui agit comme un enfant, un adolescent. Une personne qui a l’âme d’une vieille personne par ses épreuves, mais agit quand même comme s’il est resté éternellement un jeune qui a besoin de ses parents continuellement. Alors en lisant les comparaisons de l’auteure sur ce concept d’enfant-vieillard, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à des membres de ma propre famille. Certains en arrachent plus que d’autres à cause de la maladie mentale qui n’est pas facile du tout à vivre dans un quotidien. Alors, imaginez un instant ma peine, quand Francine Ruel, en parlant du suicide manqué de son fils, dit « meilleure chance la prochaine fois ». Moi, je le sais très bien que lors de sa lecture, ma grand-mère à penser à quelqu’un de bien précis, à un moment bien précis et que même sans les mots, on a su chacune de notre côté qu’on avait pensé à la même personne. Que moi, fille, j’ai pensé plusieurs fois dans des excès de colère et de découragement lors de mon adolescence et même de ma vie d’adulte, « meilleure chance la prochaine fois » en pensant à ma mère qui aurait pu mourir. C’est horrible n’est-ce pas ? Méchante belle claque dans face que j’ai eue avec ce livre-là.


Je crois que lire ce roman, même si vous ne connaissez pas un « enfant-vieillard » fait très mal en dedans, juste par les comparaisons utilisées par l’auteure, juste par les souvenirs « d’avant », de cet enfant qu’elle a aimé et tout fait pour qu’il grandisse bien. En tant que parent, c’est une lecture difficile et en tant qu’enfant, tu te remets en question. Ce n’est pas une lecture à lire pour se faire plaisir sur le bord de la piscine. C’est un livre que tu lis sur le bord du feu, avec un thé chaud et une boîte de Kleenex sur tes genoux parce que tu as de la misère à respirer tellement les émotions sont fortes.


Les moments les plus difficiles, c’est lorsque Anna raconte ce qu’elle a fait pour son fils, comment elle l’a aimé quand il était petit, tout ce qu’elle a fait pour lui malgré la séparation, tous les petits détails importants. Ce ne sont pas tant les descriptions, mais le ressenti. Tu ressens la culpabilité de l’auteure à travers son personnage. Culpabilité de quoi, allez-vous me dire ? De ne pas avoir fait assez, de ne pas être capable d’aider plus, de penser que c’est ta faute si ton enfant a mal tourné. Le fameux « qu’est-ce que j’ai fait de pas correct? » qui revient encore et encore et encore ! Parce que cet enfant-là, c’était ton rôle de l’éduquer, de l’aimer, de le sortir de ses problèmes et de lui montrer à vivre seul et que ça n’a pas fonctionner. Ce que certains personnages dans l’histoire d’Anna essaient de lui expliquer c’est que ce n’est pas sa faute si son fils a choisi cette voie, c’est lui seul qui en est responsable, car de l’aide il en a eu, il en a et il ne fait rien pour se sortir de là.

Une phrase qui a résonné dans mes oreilles tout le long de ma lecture c’est : « Tu ne peux pas aider quelqu’un qui ne veut pas s’aider ». C’est donner des coups de rames dans le vide. Le bateau va rester sur place. C’est cette impuissance que l’auteure tente de nous transmettre. Elle rame dans le néant sur une bouée de sauvetage et n’arrive pas à atteindre son fils qui est en train de se noyer, dans la drogue et l’itinérance.


Je crois que la partie du livre que j’ai le plus aimé c’est quand elle est avec lui dans les rues de Montréal et que tout le monde lui dit à quel point son fils est une bonne personne. Beaucoup de gens oublient que les sans-abris sont des gens et non pas des saletés qu’il faut se débarrasser. Le fils d’Anna vit un traumatisme après un accident, il est pris dans la drogue qu’il refuse de lâcher, probablement parce que faire face à la réalité fait plus mal que sniffer une ligne ou deux. C’est quand même une bonne personne, une personne qui a mal. Le problème c’est que ce n’est pas un bon fils. Il est manipulateur et menteur. Là-dedans, Anna est prise au piège dans son amour pour lui et sa raison. Quoi faire ? C’est ce que le personnage se demande à chaque fois, entre les moments où elle a honte ou effrayés d’apprendre qu’il est mort de froid ou qu’il a fait une overdose dans une ruelle.


C’est dur pour une lectrice comme moi, de voir un personnage qui ressent ce que tu ressens et un autre au fond du baril qui ne remonte pas, malgré tout ce qui est tenté. Ça ne donne pas espoir, c’est une claque de la réalité. Et comme l’auteure, malgré tout, on n’arrête pas de penser que ça ira mieux un jour, même si on sait que probablement pas.


C’est probablement à cause de ce sentiment que j’ai détesté la psychologue. Je la trouvais méchante et à chaque fois qu’elle donnait un « conseil » à Anna, j’avais envie de lui dire : sais-tu ce que sait ? La culpabilité ? Celle de savoir que si tu ne donnes pas de l’argent, la personne qui est un membre de ta famille risque de ne pas manger, avoir de toit ou ne pourra pas habiller ses enfants ? Est-ce que cette psychologue sait ce que c’est l’impuissance et l’amour qu’on peut porter ? Oui, un personnage comme l’enfant d’Anna va probablement prendre l’argent pour aller acheter sa drogue, mais on n’est pas là, on ne sait pas. Comme ma grand-mère qui ne savait pas si elle donnait de l’argent pour jouer au bingo à sa fille. Comme moi qui donnais de l’argent à ma mère, sans savoir si c’était pour les factures ou non. Et tu as la psychologue qui dit d’arrêter, comme si c’était facile. Ce ne l’est pas. Comme Anna, j’ai ressenti le doute. « Est-ce que ça pourrait vraiment être nécessaire à sa vie ? Si j’arrête, que va-t-il lui arriver? ». Personne ne sait. Alors la psychologue de ce roman a vraiment été le plus gros négatif de toute l’histoire. Je sais que ce n’est probablement pas écrit en mal, que cette personne soit existée, mais pour moi, lire les passages avec ce personnage me mettait en colère. J’étais fâché à chaque fois au point où je l’ai détesté. Quand j’en ai parlé avec certains lecteurs de mon entourage, on avait tous le même avis, alors j’ai enlevé une étoile pour ça.


Ce livre a vraiment été dur pour moi. J’ai lâché un gros « ouff » en le finissant, j’ai pleuré, je l’ai senti dans mon abdomen, toutes les émotions de l’auteure. C’est un roman que tu vis et que tu vis mal en plus, parce que ce n’est pas facile de s’imaginer la douleur, l’impuissance et la culpabilité. C’est un livre à lire au moins une fois, juste pour changer sa perspective de vie.


Et je sais que cette critique a été très intime, ça paraît plus que d’habitude, il manque aussi probablement d’objectivité, c’est un sujet très sensible. Je crois que vous allez sentir les émotions que j’ai lues en lisant cette critique. Et si c’est le cas, tant mieux et j’espère que vous allez donner une chance à Francine de vous faire vivre son histoire à elle.


Sachez que le livre « Anna et l’enfant-vieillard » sera adapté à la télévision et produit par Charles Lafortune avec l’aide de l’auteure et de son fils qui a accepté de participer au projet.


Note finale :


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